L’école n’est pas raciste mais…

Dernière mise à jour il y a 1 an, le 24/06/2020

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Publication date 17/06/2020

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L’école n’est pas raciste, elle accueille tous les enfants. Quelles que soient leurs origines, elle cherche à les faire réussir et s’épanouir. Elle est aussi le lieu de l’éducation aux droits Humains, l’endroit où on apprend la vie de Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela.

L’école n’est pas raciste et elle l’annonce puisque l’une de ses quatre grandes missions est de former à s’engager dans une société démocratique et multiculturelle. Elle regorge d’ailleurs de profs motivés et inspirants qui sont les meilleurs agriculteurs de ces valeurs citoyennes. L’école n’est pas raciste, mais elle a mal à ses diversités.

Plutôt que de diminuer les inégalités, elle a tendance à les confirmer. Selon que l’on est né de parents pauvres ou d’origines mixées, on a moins de chance d’y passer les paliers.

L’école n’est pas raciste puisqu’en principe toutes les idées peuvent y être exprimées. Le problème c’est que certaines font partie des programmes, d’autres leur sont étrangères et d’autres carrément opposées. Le problème est que, selon leur « charge identitaire », ces idées seront reçues de manière plus que variable. « Je suis Charlie » ou « I love democracy » seront plébiscités. « Arafat » et « Patrice Lumumba » seront discutés. « Jésus est mon sauveur » fera un peu peur. « Allahou akbar » déclenchera un appel aux autorités.

L’école n’est pas raciste mais elle considère que certains récits sont plus importants que d’autres. Parce que les programmes et les auteurs sont décidés par les « vainqueurs », elle s’intéresse tellement plus aux lectures des blancs et à l’histoire du vieux continent.

L’école n’est pas raciste, ses enseignants sont de toutes les origines. C’est juste qu’ils sont vraiment moins diversifiés que leurs étudiants et que, plus les écoles sont huppées, moins les équipes sont mixées. C’est juste que, même dans les équipes variées, on peine à parler sereinement des identités, ou à s’accorder sur le menu des repas partagés en fin d’année.

L’école se soigne. Depuis le décret inscription, elle oblige à accueillir toutes les diversités. Le problème est qu’elle n’apprend pas comment les cultiver et que, après le premier degré, certains établissements retrouvent progressivement les mêmes élèves qu’auparavant : plutôt riches, plutôt favorisés, plutôt blancs.

L’école n’est pas raciste. C’est juste qu’elle fait des différences. Si je parle une autre langue, je suis prié d’arrêter dès l’entrée. Si je porte d’autres vêtements, on me demande plus ou moins gentiment d’en changer. Si je désire une autre nourriture, il me reste la solution de jeûner. Ces règles s’appliquent aux enseignants et aux élèves, mais aussi aux personnes extérieures, animateurs, partenaires ou mêmes parents, lorsque les projets les mettent en contact avec les étudiants.

L’école n’est pas raciste. Ce principe de fermeture s’appelle « neutralité ». Il envisage l’espace scolaire comme un sanctuaire, vierge de toute influence politique, idéologique ou convictionnelle. L’école n’est pas raciste, mais elle n’est pas neutre dans sa conception de la neutralité.

Lorsque des chaussures « Nike » expriment la compétition ou l’exploitation des enfants, lorsque des vêtements de seconde main expriment le refus de ce système économique, ils sont considérés comme neutres. Lorsqu’un veston ou une cravate expriment l’autorité masculine, lorsque des talons et une jupe droite expriment une conception féminine de la réussite ou de la beauté, ils sont considérés comme neutres. Lorsque des vêtements expriment l’attachement à un autre modèle culturel, ils apparaissent « traditionnels » et « ethnicisés ». Parce qu’ils sont différents, ils sont dits « non neutres » et alors rejetés.

L’école n’est pas raciste, elle sous-estime l’importance d’apprendre à parler des différences, des droits, des positions idéologiques et politiques. Elle y consacre peu de temps, peu de moyens et, lorsque ses équipes en acceptent le défi, elles témoignent souvent de toute la difficulté à le relever.

En réagissant ainsi davantage aux vêtements qu’aux comportements réellement prosélytes, l’école apparaît comme hypocrite. Brandissant le drapeau de la laïcité, elle marque en fait son territoire, celui d’usages liés à l’histoire d’une ethnie et d’un modèle socio-économique particulier.

L’école n’est pas raciste, elle est bousculée dans sa vision de l’égalité « hommes-femmes ». Elle qui voyait l’émancipation féminine faite de cheveux au vent, de jupes courtes et de pantalons, perd ses repères lorsque des filles revendiquent au contraire de se couvrir davantage et de ne laisser visible que leur visage. D’ailleurs l’école n’est pas machiste non plus, c’est juste que, à un certain paternalisme musulman qui pousse au port du voile, elle a choisi d’opposer un paternalisme d’Etat qui l’interdit. Coincées entre ces deux positions masculines, les femmes musulmanes sont à chaque fois victimes : privées de leur liberté parce que d’autres savent mieux qu’elles comment se comporter.

L’école n’est pas raciste mais, en stigmatisant les musulmans comme étant prosélytes et paternalistes, elle nie l’existence d’un Islam libéral qui, parmi nos concitoyens, est pourtant massif. L’école n’est pas raciste, elle a peur des religions. Mais, en croyant lutter contre des idéologies politiques qui menacent l’Etat, elle fait fi des libertés individuelles qui sont des droits.

L’école n’est pas raciste, mais elle ne permet pas de découvrir les multiples réalités religieuses et culturelles de notre société, pas plus qu’elle ne permet aux élèves de se sentir accueillis dans leurs identités. Elle fait primer une lecture étriquée de la neutralité sur sa mission d’ouvrir aux diversités.

L’école n’est pas raciste. Mais, parce qu’elle normalise une situation ethnocentrique et discriminante, son non-racisme structurel induit des racismes personnels. Au nom de règles présentées comme neutres, combien d’éducateurs et d’enseignants ne rajoutent-ils pas à la violence de la situation leur lot de commentaires rabaissants ?

L’école n’est pas raciste mais on ne peut plus nier ou minimiser le problème : alors que la Belgique est un des pays les plus multiculturels, les études montrent que nous sommes parmi les champions d’Europe des discriminations en la matière. Il y a quelques années, certains jeunes nous ont crié ce malaise en quittant nos bancs et nos quartiers pour rejoindre une idéologie de peur et de destruction.

Aujourd’hui c’est toute une génération qui hausse le ton en appelant à la fin des discriminations. Depuis des dizaines d’années, ce sont des centaines de milliers de jeunes souffrent silencieusement d’un Etat qui rabaisse des parties de leurs identités. Si seulement l’école invitait plutôt les diversités à s’exprimer, si les enseignants apprenaient à en animer les débats, ils se rendraient compte que ce sont de formidables points de départ pour avancer et pour gérer les travers de certaines manières de penser.

Si seulement les établissements comprenaient que l’expression dépasse la parole et qu’il est important d’inviter également les diversités de nourriture, de langues, de fêtes et de vêtements, ils constateraient toute la reconnaissance bénéfique que cela apporte chez les étudiants. Si seulement les écoles voyaient que cet accueil est l’inverse du repli communautaire et qu’il peut servir de tremplin pour construire des projets, façonner des fiertés communes, pour discuter des problèmes et mettre ensemble en place des solutions, elles verraient alors tout le potentiel citoyen des élèves, que ceux-ci soient bien nés ou issus des quartiers… Si enfin l’Etat comprenait que l’ouverture culturelle suppose une capacité à remettre en question ses principes et ses codes pour s’enrichir de ceux de l’autre et ainsi gagner en généralité, gagner en humanité. Une telle politique ne serait ni une soumission, ni une concession faite aux cultures d’origines étrangères.

Ce serait simplement la reconnaissance que ces cultures sont légitimes et honorables, en même temps que la mise en pratique de nos principes d’ouverture et d’égalité. En tant que premier intermédiaire entre l’Etat et les jeunes, l’école permettrait à ces derniers de comprendre concrètement que nos sociétés sont désormais mixées, et que c’est une de leurs qualités.
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L’école n’est pas raciste, elle accueille tous les enfants. Quelles que soient leurs origines, elle cherche à les faire réussir et s’épanouir. Elle est aussi le lieu de l’éducation aux droits Humains, l’endroit où on apprend la vie de Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela.

L’école n’est pas raciste et elle l’annonce puisque l’une de ses quatre grandes missions est de former à s’engager dans une société démocratique et multiculturelle. Elle regorge d’ailleurs de profs motivés et inspirants qui sont les meilleurs agriculteurs de ces valeurs citoyennes. L’école n’est pas raciste, mais elle a mal à ses diversités.

Plutôt que de diminuer les inégalités, elle a tendance à les confirmer. Selon que l’on est né de parents pauvres ou d’origines mixées, on a moins de chance d’y passer les paliers.

L’école n’est pas raciste puisqu’en principe toutes les idées peuvent y être exprimées. Le problème c’est que certaines font partie des programmes, d’autres leur sont étrangères et d’autres carrément opposées. Le problème est que, selon leur « charge identitaire », ces idées seront reçues de manière plus que variable. « Je suis Charlie » ou « I love democracy » seront plébiscités. « Arafat » et « Patrice Lumumba » seront discutés. « Jésus est mon sauveur » fera un peu peur. « Allahou akbar » déclenchera un appel aux autorités.

L’école n’est pas raciste mais elle considère que certains récits sont plus importants que d’autres. Parce que les programmes et les auteurs sont décidés par les « vainqueurs », elle s’intéresse tellement plus aux lectures des blancs et à l’histoire du vieux continent.

L’école n’est pas raciste, ses enseignants sont de toutes les origines. C’est juste qu’ils sont vraiment moins diversifiés que leurs étudiants et que, plus les écoles sont huppées, moins les équipes sont mixées. C’est juste que, même dans les équipes variées, on peine à parler sereinement des identités, ou à s’accorder sur le menu des repas partagés en fin d’année.

L’école se soigne. Depuis le décret inscription, elle oblige à accueillir toutes les diversités. Le problème est qu’elle n’apprend pas comment les cultiver et que, après le premier degré, certains établissements retrouvent progressivement les mêmes élèves qu’auparavant : plutôt riches, plutôt favorisés, plutôt blancs.

L’école n’est pas raciste. C’est juste qu’elle fait des différences. Si je parle une autre langue, je suis prié d’arrêter dès l’entrée. Si je porte d’autres vêtements, on me demande plus ou moins gentiment d’en changer. Si je désire une autre nourriture, il me reste la solution de jeûner. Ces règles s’appliquent aux enseignants et aux élèves, mais aussi aux personnes extérieures, animateurs, partenaires ou mêmes parents, lorsque les projets les mettent en contact avec les étudiants.

L’école n’est pas raciste. Ce principe de fermeture s’appelle « neutralité ». Il envisage l’espace scolaire comme un sanctuaire, vierge de toute influence politique, idéologique ou convictionnelle. L’école n’est pas raciste, mais elle n’est pas neutre dans sa conception de la neutralité.

Lorsque des chaussures « Nike » expriment la compétition ou l’exploitation des enfants, lorsque des vêtements de seconde main expriment le refus de ce système économique, ils sont considérés comme neutres. Lorsqu’un veston ou une cravate expriment l’autorité masculine, lorsque des talons et une jupe droite expriment une conception féminine de la réussite ou de la beauté, ils sont considérés comme neutres. Lorsque des vêtements expriment l’attachement à un autre modèle culturel, ils apparaissent « traditionnels » et « ethnicisés ». Parce qu’ils sont différents, ils sont dits « non neutres » et alors rejetés.

L’école n’est pas raciste, elle sous-estime l’importance d’apprendre à parler des différences, des droits, des positions idéologiques et politiques. Elle y consacre peu de temps, peu de moyens et, lorsque ses équipes en acceptent le défi, elles témoignent souvent de toute la difficulté à le relever.

En réagissant ainsi davantage aux vêtements qu’aux comportements réellement prosélytes, l’école apparaît comme hypocrite. Brandissant le drapeau de la laïcité, elle marque en fait son territoire, celui d’usages liés à l’histoire d’une ethnie et d’un modèle socio-économique particulier.

L’école n’est pas raciste, elle est bousculée dans sa vision de l’égalité « hommes-femmes ». Elle qui voyait l’émancipation féminine faite de cheveux au vent, de jupes courtes et de pantalons, perd ses repères lorsque des filles revendiquent au contraire de se couvrir davantage et de ne laisser visible que leur visage. D’ailleurs l’école n’est pas machiste non plus, c’est juste que, à un certain paternalisme musulman qui pousse au port du voile, elle a choisi d’opposer un paternalisme d’Etat qui l’interdit. Coincées entre ces deux positions masculines, les femmes musulmanes sont à chaque fois victimes : privées de leur liberté parce que d’autres savent mieux qu’elles comment se comporter.

L’école n’est pas raciste mais, en stigmatisant les musulmans comme étant prosélytes et paternalistes, elle nie l’existence d’un Islam libéral qui, parmi nos concitoyens, est pourtant massif. L’école n’est pas raciste, elle a peur des religions. Mais, en croyant lutter contre des idéologies politiques qui menacent l’Etat, elle fait fi des libertés individuelles qui sont des droits.

L’école n’est pas raciste, mais elle ne permet pas de découvrir les multiples réalités religieuses et culturelles de notre société, pas plus qu’elle ne permet aux élèves de se sentir accueillis dans leurs identités. Elle fait primer une lecture étriquée de la neutralité sur sa mission d’ouvrir aux diversités.

L’école n’est pas raciste. Mais, parce qu’elle normalise une situation ethnocentrique et discriminante, son non-racisme structurel induit des racismes personnels. Au nom de règles présentées comme neutres, combien d’éducateurs et d’enseignants ne rajoutent-ils pas à la violence de la situation leur lot de commentaires rabaissants ?

L’école n’est pas raciste mais on ne peut plus nier ou minimiser le problème : alors que la Belgique est un des pays les plus multiculturels, les études montrent que nous sommes parmi les champions d’Europe des discriminations en la matière. Il y a quelques années, certains jeunes nous ont crié ce malaise en quittant nos bancs et nos quartiers pour rejoindre une idéologie de peur et de destruction.

Aujourd’hui c’est toute une génération qui hausse le ton en appelant à la fin des discriminations. Depuis des dizaines d’années, ce sont des centaines de milliers de jeunes souffrent silencieusement d’un Etat qui rabaisse des parties de leurs identités. Si seulement l’école invitait plutôt les diversités à s’exprimer, si les enseignants apprenaient à en animer les débats, ils se rendraient compte que ce sont de formidables points de départ pour avancer et pour gérer les travers de certaines manières de penser.

Si seulement les établissements comprenaient que l’expression dépasse la parole et qu’il est important d’inviter également les diversités de nourriture, de langues, de fêtes et de vêtements, ils constateraient toute la reconnaissance bénéfique que cela apporte chez les étudiants. Si seulement les écoles voyaient que cet accueil est l’inverse du repli communautaire et qu’il peut servir de tremplin pour construire des projets, façonner des fiertés communes, pour discuter des problèmes et mettre ensemble en place des solutions, elles verraient alors tout le potentiel citoyen des élèves, que ceux-ci soient bien nés ou issus des quartiers… Si enfin l’Etat comprenait que l’ouverture culturelle suppose une capacité à remettre en question ses principes et ses codes pour s’enrichir de ceux de l’autre et ainsi gagner en généralité, gagner en humanité. Une telle politique ne serait ni une soumission, ni une concession faite aux cultures d’origines étrangères.

Ce serait simplement la reconnaissance que ces cultures sont légitimes et honorables, en même temps que la mise en pratique de nos principes d’ouverture et d’égalité. En tant que premier intermédiaire entre l’Etat et les jeunes, l’école permettrait à ces derniers de comprendre concrètement que nos sociétés sont désormais mixées, et que c’est une de leurs qualités.
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